Qui récolte les oranges gebana ?
Chaque année, nous expédions des centaines de milliers de kilos d’oranges récoltées à la main en provenance de Grèce. Développer un système qui garantit des conditions de travail correctes pour les cueilleur·euse·s n’a rien de simple.
Les personnes payées pour récolter des fruits ou des légumes ont la vie dure. Où que l’on dirige son regard, le constat est le même : leurs conditions de travail sont tout bonnement inhumaines. Car l’agriculture est le far west de l’industrie alimentaire. Ici, seule compte la loi du plus fort.
Les médias dénoncent régulièrement les conséquences de cette anarchie. En 2022, Infosperber a évoqué les "schockierende Arbeitsbedingungen in Schweizer Bauernbetrieben" ("les conditions de travail choquantes qui règnent dans les exploitations agricoles suisses"). En février 2023, le quotidien Süddeutsche Zeitung a intitulé "Zahnschmerzen, Lohndumping und Kakerlaken" ("Mal de dents, dumping salarial et cafards") un article portant sur les terribles conditions de travail des ouvrier·ère·s d’Europe de l’Est dans l’agriculture allemande.
En juin 2024, la SRF (Radio Télévision Suisse) a diffusé un reportage qui mérite d’être vu, même certains passages sont durs : intitulé "Bittere Früchte – Ausbeutung auf Europas Feldern" ("Fruits amers : l’exploitation des saisonniers agricoles") – une version courte du documentaire "The Pickers" –, il porte sur l’esclavage moderne qui règne au cœur de l’Europe. Mais pourquoi toute cette souffrance ? Parce que les prix des fruits et légumes doivent être aussi bas que possible.
Comment se déroule donc la récolte des oranges de gebana ? Eh bien, en Grèce aussi, la situation est loin d’être simple.
Saison 2026/2027
Neuf à douze ouvrier·ère·s agricoles sous contrat fixe
Pour la saison 2026/2027, Anyfion, notre partenaire pour les agrumes en Grèce, devrait engager neuf à douze de ses propres ouvrier·ère·s de récolte. Ces postes devraient à nouveau inclure des personnes ayant fui leur pays d'origine et qui trouvent chez Anyfion une nouvelle perspective. Lors de la saison précédente, Anyfion avait déjà engagé des ouvrier·ère·s selon ce modèle et testé pendant une année entière comment au moins une partie d'entre elles·eux pouvait continuer à travailler pour Anyfion au-delà de la période de récolte. Plus de détails ci-dessous.
- Les travailleur·euse·s disposent d'un contrat saisonnier ferme assorti d'un salaire fixe.
- Anyfion met gratuitement à disposition des travailleur·euse·s deux maisons rénovées en guise de logement.
- Celles et ceux qui le souhaitent peuvent rester toute l'année, au-delà de la période de récolte, et acquérir ainsi des compétences supplémentaires et une certaine stabilité. Par exemple en vue d'un emploi permanent chez Anyfion.
Une deuxième maison pour une équipe qui s'est agrandie lors de la saison 2025/2026
Au cours de la saison 2024/2025, Anyfion avait embauché pour la première fois six hommes originaires de Syrie en contrat fixe. À la fin de la saison, l'entreprise leur a proposé de rester de manière permanente et de travailler, en dehors de la période des récoltes, pour le service agricole de l'entreprise. Ce service propose aux familles d'agriculteur·ice·s diverses prestations telles que l'entretien des arbres et des champs. Deux des six hommes ont accepté l'offre et travaillent depuis chez Anyfion.
Lors de la saison 2025/2026, tous deux ont formé le groupe suivant d'ouvrier·ère·s agricoles. Comme dans le projet pilote (voir plus bas), celles et ceux-ci venaient de camps de réfugié·e·s et sont originaires de Syrie, du Yémen, du Maroc et du Soudan du Sud. Anyfion a également pu recruter dans la région quelques travailleur·euse·s locaux·ales intéressé·e·s par un contrat saisonnier à salaire fixe. Au total, Anyfion a mené la saison avec huit ouvrier·ère·s agricoles en propre – volontairement pas plus : "Nous voulions nous assurer que tout se passe bien et tirer les leçons de cette première année complète avant de continuer à développer le projet", explique Giorgos Stergiou, directeur d'Anyfion.
Pour cette équipe agrandie, Anyfion a rénové une deuxième maison. Les huit personnes ont ainsi vécu dans les mêmes conditions qu'auparavant : logement gratuit, accès à Internet et un vélo pour les courses personnelles.
Bien sûr, ces huit personnes n'ont pas pu rentrer toute la récolte à elles seules et Anyfion a continué de dépendre de groupes externes. Avec l'équipe locale grecque, les huit ont récolté environ 290 tonnes d'oranges – soit environ 10 % de la récolte totale d'oranges, qui s'élève à quelque 2,75 millions de kilos.
Des personnes réfugiées travaillent dans les orangeraies
Lors de la saison 2024/2025, notre partenaire Anyfion a engagé pour la première fois ses propres ouvrier·ère·s agricoles avec un contrat saisonnier et un salaire fixe. Pour ce faire, l'équipe sur place a développé, avec l'ONG Metadrasi et l'agence de placement Workland, un projet pilote permettant d'employer légalement des migrant·e·s sans papiers. Metadrasi s'est occupée du recrutement dans les camps de réfugié·e·s, tandis que Workland a pris en charge les formalités administratives.
Avec le soutien des deux organisations, Anyfion a pu embaucher six hommes originaires de Syrie pour la saison 2024/25.
Le processus d'embauche a duré environ un mois et demi. Les principaux obstacles ont été l'obtention de papiers valides et l'ouverture de comptes bancaires pour les personnes réfugiées. Mais tout s'est finalement bien passé. Leurs conditions d'emploi étaient les suivantes :
- Contrat saisonnier avec semaine de 6 jours et horaires de travail fixes
- Salaire mensuel fixe incluant l'assurance sociale et l'assurance maladie
- Vêtements de travail gratuits
- Logement gratuit dans une maison fraîchement rénovée par Anyfion
- Accès gratuit à Internet dans la maison
- Vélo pour les excursions ou les courses
- Cours de grec gratuits, facultatifs
Même si ces conditions semblent évidentes, elles sont révolutionnaires pour la Grèce, pour l'Europe. En particulier le contrat saisonnier ferme avec un salaire fixe, comme le dit Raphael Sacher, président du conseil d'administration d'Anyfion. "Aucune autre entreprise du secteur ne fait ça."
Lors de la saison 2024/2025, les six hommes ont récolté près de 10 % des quelque 1,5 million de kilos d'oranges que nous avons expédiés durant cette saison. Le reste a principalement été récolté par des groupes coordonnés par Anyfion, qui ne sont pas employés de manière fixe, mais payés quotidiennement par coupons directement par les familles d'agriculteur·ice·s.
La Grèce formalise le travail agricole
Depuis 2013, nous importons des oranges en provenance de Grèce. Près de 26'000 kilos ont été importés la première année. "À l'époque, nous ne devions livrer des oranges à gebana que certaines semaines", explique Raphael Sacher, président du conseil d'administration de notre partenaire Anyfion. "La récolte ne respectait pas une organisation stricte."
Au début, nous nous sommes concentré·e·s sur la qualité et la logistique : de ce fait, ni nous ni Anyfion n'avons exercé d'influence directe sur la récolte ou sur les conditions de travail des cueilleur·euse·s. Les familles d'agriculteur·ice·s faisaient comme tout le monde en Grèce : elles embauchaient des travailleur·euse·s tous les jours, sans trop se poser de questions.
La situation a changé en 2017, lorsque la Grèce a introduit un système de paiement basé sur des coupons pour les travailleur·euse·s agricoles et occasionnel·le·s. Baptisé Ergosimo (Εργόσημο), il cherche à formaliser les rapports de travail dans l'agriculture sans pour autant les compliquer, à simplifier les paiements, à offrir une certaine sécurité aux travailleur·euse·s et à empêcher le travail au noir.
En bref, en voici le fonctionnement : l'agriculteur·ice achète des coupons à la Poste ou à sa banque – en ligne ou dans une succursale –, les pourvoit du nom et du numéro de sécurité sociale des travailleur·euse·s et les leur remet une fois leur travail terminé. Muni·e·s de leurs coupons, les travailleur·euse·s se rendent à leur tour à la Poste ou à la banque – ou en ligne – et perçoivent leur salaire net, après déduction des charges sociales (à hauteur de 10 %).
Même le meilleur système peut être contourné
Malgré ses bonnes intentions, ce système a fait l'objet d'abus et continue de le faire. En effet, il ne fonctionne que si un·e travailleur·euse possède un numéro de sécurité sociale. Or, les travailleur·euse·s illégaux·ales – les migrant·e·s sans papiers – n'en ont pas. La "solution" ? Dans chaque groupe de travailleur·euse·s, une personne possédant un numéro de sécurité sociale perçoit l'argent pour l'ensemble du groupe au moyen d'un coupon. La manière dont le salaire est réparti ensuite demeure opaque.
Ce manque de transparence a poussé Anyfion à créer, en 2019, son propre groupe d'ouvrier·ère·s agricoles. Les familles d'agriculteur·ice·s ne devaient plus recruter d'assistant·e·s, mais accueillir ce groupe, qui se déplaçait d'une exploitation à la suivante pour récolter. Un responsable externe dirigeait et coordonnait le groupe, tandis que les ouvrier·ère·s continuaient d'être payé·e·s par les familles d'agriculteur·ice·s concernées. Outre ce groupe, des aides supplémentaires étaient engagé·e·s chaque jour en fonction des besoins.
Un travail trop pénible pour la main-d'œuvre locale
Un an plus tard, Anyfion a voulu améliorer son système en embauchant lui-même une équipe de récolte. Anyfion continuait de verser un salaire journalier à ces travailleur·euse·s, mais coordonnait l'ensemble lui-même. Toutefois, cette approche, qui devait permettre un meilleur contrôle, a dû être abandonnée au bout de deux semaines.
"Le recrutement a été notre plus grand défi, car il ne vient presque plus de travailleur·euse·s migrant·e·s en Grèce", explique Raphael Sacher. "Nous avons donc essayé de faire appel à des travailleur·euse·s locaux·ales, qui n'ont pas été à la hauteur de ce travail physiquement exigeant et n'ont pas fourni la prestation requise."
Le problème fondamental à l'origine de cette situation ? L'agriculture grecque n'attire pas assez la main-d'œuvre européenne ; les salaires sont plus bas qu'en Allemagne ou en Italie par exemple, notamment parce que la Grèce exporte surtout vers les pays des Balkans.
Il a donc fallu faire un pas en arrière et créer des groupes coordonnés par des responsables externes.
En 2020, en collaboration avec Anyfion, nous avons fait de l'amélioration de la situation des travailleur·euse·s agricoles l'une de nos priorités pour la Grèce. Depuis, nous nous rapprochons chaque année davantage de la situation souhaitée : de meilleurs contrats, un maximum d'emplois fixes venant remplacer les emplois journaliers, ainsi qu'un meilleur aperçu des conditions de logement, de nourriture, d'éventuels abus et de l'illégalité.
Sources consultées
Zahnschmerzen, Lohndumping und Kakerlaken ("Mal de dents, dumping salarial et cafards"), Süddeutsche Zeitung (consulté le 6.1.2025)
Bittere Früchte – Ausbeutung auf Europas Feldern ("Fruits amers : l’exploitation des saisonniers agricoles"), SRF (consulté le 6.1.2025)
Schockierende Arbeitsbedingungen in Schweizer Bauernbetrieben ("les conditions de travail choquantes qui règnent dans les exploitations agricoles suisses"), Infosperber (consulté le 6.1.2025)
Erntehelfer gesucht: Melonis Italien praktiziert eine zweischneidige Einwanderungspolitik ("Travailleurs saisonniers recherchés : L'Italie de Meloni pratique une politique d'immigration à double"), NZZ (consulté le 6.1.2025)
Nur Gutes aus der Region? Die Krux mit den Lebensmitteln von neben an ("Régional: que du bon ? Le dilemme des aliments locaux"), Geschichte der Gegenwart (consulté le 6.1.2025)
Bittere Bedingungen für Erntehelfer ("Des conditions difficiles pour les travailleurs saisonniers"), Bauernzeitung (consulté le 6.1.2025)